Le paternalisme libéral (libertarian paternalism en anglais) vise à inciter les individus à faire les meilleurs choix pour eux-mêmes et pour la collectivité, sans jamais leur ôter leur libre arbitre.

    Son application politique offre des perspectives intéressantes en termes d’articulation entre libertés individuelles d’une part, et intérêt général d’autre part.

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Paternalisme et libéralisme, deux doctrines fondées sur des paradigmes opposés

Le paternalisme et le libéralisme sont deux réponses à une même question : quel est le comportement souhaitable pour les individus ?

  • Le paternalisme trouve souhaitable que les individus aient un comportement qui maximise leur bien-être objectif, même s’ils ne l’ont pas choisi. Les décisions les concernant sont alors prises par une tierce autorité, l’Etat par exemple. Les défenseurs de cette doctrine estiment que les individus manquent d’informations pour savoir ce qui est bon pour eux et/ou ont tendance à faire des choix irrationnels, ce qui justifierait de leur ôter leur libre arbitre.
  • Le libéralisme, au contraire, affirme la liberté comme principe suprême et laisse toute latitude aux individus dans leurs choix de comportements, même s’ils peuvent sembler néfastes pour eux-mêmes.

En réalité, ces deux courants de pensée politique questionnent les racines même de la légitimité de l’action publique et s’ancrent dans deux paradigmes différents :

  • Le paternalisme justifie la limitation des libertés individuelles en invoquant l’efficacité comme source de légitimité : il est possible de définir de façon objective les meilleurs choix pour les individus (ne pas fumer par exemple) et il faut donc leur imposer ces choix pour maximiser leur bien-être.
  • Le libéralisme invoque l’auto-détermination comme source de légitimité : est souhaitable ce qui est choisi en connaissance de cause (je sais que fumer tue mais je choisis de fumer quand même).

Les limites du paternaliste et du néo-libéralisme : vers une voie d’équilibre Quand ils sont poussés au maximum, des limites évidentes apparaissent dans les deux modèles :

  • Le paternalisme peut devenir ultra-autoritaire : il justifie le contrôle des naissances, puisqu’avoir beaucoup d’enfants coûte objectivement cher aux parents. Il entraine des prohibitions de toutes sortes, puisque l’alcool, le tabac, les drogues peuvent avoir des effets négatifs sur la santé. Il limite les choix alimentaires et impose des menus stricts à chaque repas, etc.
  • De l’autre côté, le néo-libéralisme et les partisans d’une absence totale d’encadrement ignorent le problème des externalités (effets engendrés par le comportement d’un individu et subis pas un autre), pourtant centrales. Se pose alors l’épineuse question du périmètre des libertés de chacun : où commence et où s’arrête ma liberté ? Si j’ai le droit de fumer en public, ceux qui m’entourent perdent leur liberté de ne pas subir de tabagisme passif, et finalement personne n’est vraiment libre.

Comment éviter ces dérives ? Le paternalisme libéral propose une voie possible pour cadrer l’action publique, équilibrée entre auto-détermination et efficacité objective.

Le paternalisme libéral et ses implications politiques Le concept de paternalisme libéral a d’abord été développé par R. Thaler, économiste du comportement, et C. Sunstein, professeur de droit, avec un article fondateur dans la American Economic Review en 2003 [1] puis un second article plus détaillé [2]. Ils le définissent alors comme une sorte de paternalisme, dans le sens qu’il essaye d’inciter les individus à faire les meilleurs choix pour eux-mêmes, mais aussi libéral en laissant à chaque individu la liberté de suivre ou non ces incitations, en fonction de ce que chacun pense être bon pour soi-même. Les auteurs soulignent l’impossibilité de s’affranchir totalement du paternalisme. Par exemple, dans une cantine, il ne sera jamais possible de proposer tous les mets existants aux individus. La restriction imposée par les capacités de la salle limite déjà le choix des consommateurs aux plats décidés par le gérant : c’est une forme de paternalisme ici inévitable. De même, il n’est pas possible de forcer les individus à envisager toutes les possibilités qui s’offrent à eux. Des travaux ont notamment montré l’existence d’un important « biais d’ancrage » (ou « biais du statut quo ») qui incite inconsciemment les individus à choisir l’option proposée par défaut. [3]

En prenant ces considérations en compte, il est possible de construire des politiques publiques incitatives qui ne restreignent pas les libertés individuelles tout en favorisant l’intérêt général.

Par exemple pour le don d’organe après la mort, le passage d’un « registre de donneurs », qui doivent faire la démarche, à un « registre de refus » renverse le biais d’ancrage : la liberté de donner ou non ses organes est intacte mais les individus sont incités à le faire, ce qui est souhaitable d’un point de vue collectif. Le résultat est saisissant : en Allemagne, 12 % de la population est inscrite sur le registre des donneurs. En Autriche, où c’est un registre de refus qui s’applique, moins de 1 % de la population y figure. [4] Les députés français on voté dans la loi Santé 2015 un article qui va dans le sens de ce « consentement présumé » et s’inscrit donc dans la logique du paternalisme libéral. [5] L’utilisation du nudge, ou suggestion indirecte, répond aux mêmes principes : placer les produits alimentaires les plus sains à hauteur d’œil dans les grandes surfaces, et les produits très sucrés au raz du sol peut par exemple permettre d’améliorer la qualité nutritionnelle des paniers des consommateurs. Peindre des lignes rapprochées entre elles et perpendiculaires aux voitures sur les routes dangereuses tend à augmenter l’impression de vitesse des automobilistes, et donc à les faire ralentir. Les possibilités sont illimitées, même si des études sont nécessaires pour vérifier les effets objectifs de ces incitations au cas par cas. Jamais la liberté de choix n’est retirée aux individus.

Le paternalisme libéral est un concept central du libéralisme de gauche. Il défend les libertés individuelles dans le respect de l’intérêt collectif. Pour ces raisons, et en étant conscient de ses limites, nous soutiendrons les propositions s’inscrivant dans la démarche du paternalisme libéral, que ce soit pour l’ouverture de nouveaux droits ou l’aménagement de dispositifs existants, notamment dans le domaine de la santé.

 

[1] Thaler, Richard and Sunstein, Cass. (2003). « Libertarian Paternalism ». The American Economic Review 93: 175–179.

[2] Sunstein, CassThaler, Richard. (2003). « Libertarian Paternalism is Not an Oxymoron ». University of Chicago Law Review 70(4): 1159–1202.

[3] Samuelson, William and Zeckhauser, Richard. (1988). « Status Quo Bias in Decision Making ». Journal of Risk and Uncertainty 1: 7-59.

[4] Thaler, Richard. (26 septembre 2009). « Opting in vs. Opting Out ». The New York Times.

[5] L’OBS. (11 avril 2015). « Consentement présumé au don d’organes : les députés votent l’article ».